Bruxelles Capitale de l'Europe

Les impacts de la globalisation dans l’espace européen sont de plus en plus importants. Comment anticiper le changement et les politiques européennes dans le nouveau monde globalisé ? Cette problématique était au coeur de la réflexion du colloque international organisé récemment à Bruxelles par le “think tank” français Confrontations Europe (www.confrontations.org) (1). Lire à ce propos, “Un nouvel Acte Unique : Pour une mutation du modèle économique et social européen, de Philippe Herzog, n° 77 de Confrontations Europe la Revue (janvier 2007).

Je m’arrêterai, en particulier, sur l’intervention de Michel Aglietta, pour citer sa remarquable analyse sur les impacts de la crise, les déséquilibres financiers et les scénarios de sortie de crise.

La crise financière gigantesque à laquelle nous devons actuellement faire face a mis en pleine lumière la nocivité du modèle fondé sur l’exacerbation de l’endettement pour soutenir les exigences déraisonnables de la valeur actionnariale. Le modèle de capitalisme à valeur actionnariale(la prépondérance du point de vue des actionnaires dans la répartition des richesses) est dominant aux Etats-Unis, inégalement développé en Europe et largement ignoré en Asie (²).

Trois constats s’imposent :

1°) une montée générale de l’endettement privé sur longue période;

2°) la dette du secteur financier a explosé et a entraîné une amplification du levier d’endettement, avec des facteurs de dérive (notamment diminuer le coût de la dette en augmentant les facteurs de risque), pour booster les dividendes des actionnaires. La “gouvernance financière” a réduit les fonds propres et a augmenté les dettes. Or, depuis 30 ans, on constate que le salaire médian n’a pas progressé ; qu’il y a un endettement croissant pour maintenir la croissance et une baisse tendancielle de la fiscalité sur le capital et les revenus. Ce que n’avait pas perçu la stratégie de Lisbonne au cours de ces 10 dernières années, c’est la montée des pays émergeants. Et les pays émergeants ont financé la dette des Etats-Unis à des coûts bas. En outre, l’entrée de la Chine dans l’OMC a créé un excès d’offre structurelle sur le marché du travail.

En d’autres termes, nous sommes passés d’un modèle de vendeurs à un modèle d’acheteursavec des effets déflationnistes.

3°) des facteurs de vulnérabilité aux risques : le modèle de la banque d’investissement amplifie le levier des crédits. La tritisation s’est développée parce que les changements de régime du crédit sont allés jusqu’à transformer le modèle bancaire qui est passé du principe “initier les crédits et porter le risque” au principe “initier et vendre le risque”. Le risque bascule sur les ménages et entraîne une vulnérabilité plus importante.

Quels sont les scénarios possibles ?

1°) Une crise globale de désendettement qui est de longue durée : 3 ou 5 ans si la crise est bien gérée (désendettement du secteur privé);

2°) Au niveau mondial : c ‘est la propagation d’une double crise : l. effondrement du taux de change 2. crise bancaire (p.ex. l’Islande).

3°) Les politiques monétaires sont inefficaces contre cette récession puisque le système bancaire est brisé.

Et le danger imminent en 2009 est le risque de glisser vers la déflation. Il faut éviter le “piège japonais”.

Quels sont les scénarios de sortie de crise ?

A) A court terme : Le scénario catastrophe.

Si la récession se nourrit d’elle même et produit de nouvelles dettes (notamment par des faillites des entreprises), il faut substituer la dette publique à la dette privée. L’Etat pilote, avec les pays émergeants et la Chine, une reprise lente par une politique budgétaire expansionniste coordonnée au niveau de l’Europe. Le Pacte de stabilité de la zone Euro doit être dépassé (c’est-à-dire l’actuelle coordination par la règle) pour passer à une coordination par une politique active et partager la contribution entre pays. Il faut une gouvernance économique européenne. Si la dette publique se substitue à la dette privée, il faut contrôler la dette nationale.

Dans un modèle de croissance endogène (ajustement à la Hamilton (1)), les crises financières sont endogènes ; il faut prévoir une stabilité dans le temps par une politique économique macro prudentielle. La Banque Centrale Européenne doit adopter une politique économique contra cyclique (c’est ce que Alan Greenspan appelait le “risk management” : dès l’amorce d’un retournement conjoncturel, une politique agressive est mise en place pour lutter contre le choc récessif.

Or, depuis les années 80, l’Europe a connu une succession de chocs récessifs, et pour diverses raisons, le “risk managment” n’a pas été possible ou non souhaité. Au contraire, les pays européens ont joués sur les mécanismes cachés de dévaluation compétitive pour mener une concurrence fiscale qui exerce une force destructrice sur les modèles sociaux et la démocratie.

B. A moyen terme : Le scénario optimiste

La croissance occidentale va ralentir durablement. La dette publique devient un facteur permanent. Les écarts de croissance entre les pays occidentaux et les pays émergeants vont s’accentuer.

Un régime de croissance viable implique la transformation du capitalisme financier. Il faut une nouvelle architecture financièrepour protéger tous les processus de transferts de crédits (normaliser la tritisation, éliminer les produits qui servent à faire des commissions, introduire des mécanismes de compensation etc.), une gouvernance(pour surveiller le mécanisme de contrôle des prix des banques qui ne prennent pas en compte les risques dans leurs bonus etc….), et donner une guidance à l’industrie.

Dans ce scénario, les pays émergeants doivent accueillir des flux de capitaux non spéculatifs. La globalisation s’intensifie mais avec une modification de sa structure liée au rattrapage des pays émergeants.

Tant que l’Union Européenne ne reconnaîtra que le marché unique comme bien public (pour ne citer que quelques autres biens publics : le plein emploi, la stabilité macroéconomique, la maîtrise des inégalités et la suppression des discriminations, la promotion de la connaissance, la protection de l’environnement, l’indépendance énergétique), avec une politique de la concurrence qui tend vers un “mythique état de concurrence pure et parfaite”, la souveraineté économique de l’Europe restera dans les limbes.

A lire :

(1) A la recherche de l’intérêt européen. Un ouvrage collectif dirigé par Philippe Herzog, collection l’Europe après l’Europe, éditions le Manuscrit, 2008 (www.manuscrit.com) ; de Michel Aglietta : “Croissance potentielle, perspective macro-financière et stratégie d’ l’Union”

(²) Désordres dans le capitalisme mondial, de Michel Aglietta et Laurent Berrebi, éd. Odile Jacob (économie), mars 2007; chapitre VI : L’Europe en déshérence.

A lire également :

(3) THINK GLOBAL – ACT EUROPEAN : La contribution de treize think tanks européens au trio des présidences fraçaise, tchèque et suédoise de l’Union européenne sous la direction de Elvire Fabry (Fondation pour l’Innovation politique (www.fondapol.org)) et Gaëte Ricard-Nihoul (NOTRE EUROPE (www.notre-europe.eu))

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